Qu’est-ce qui peut bien pousser un avocat malvoyant à revêtir un costume de Diable pour combattre le crime, une fois la nuit tombée ? Aujourd’hui, on revient sur l’histoire de Daredevil et sur ce qu’il représente chez Marvel Comics !
Daredevil est sûrement l’un des personnages les plus sous-estimés de l’univers Marvel, que ce soit par le grand public ou par les fans de comics. N’allez pas voir dans cette affirmation une provocation, mais plutôt le triste constat d’un lecteur convaincu qu'il s’agit, d’une certaine façon, de l’un des héros les plus complets de l’éditeur. Pour s’en persuader, il faut revenir au tout début de l’année 1964, quand Stan Lee et Bill Everett donnent naissance à l’avocat aveugle Matt Murdock et à son alter ego costumé dans le premier numéro de Daredevil.
Si L’Homme-Sans-Peur compte parmi les super-héros de Marvel Comics créés durant le très prolifique Silver Age, il est loin d’être le premier-né de la Maison des Idées : les Fantastic Four, Hulk, ou encore Iron Man l’ont précédé de quelques années. D’ailleurs, ce qui interpelle avec la couverture Daredevil #1, c’est que Spider-Man, apparu deux ans plus tôt dans les kiosques états-uniens, y occupe une bonne place. Comme pour signifier au jeune lectorat visé que, s’il aime suivre les péripéties de l’Homme-Araignée, il ne sera pas déçu par les aventures de ce nouveau héros.




Dès ce premier numéro, les bases sont posées, de manière aussi succincte qu’efficace, et tout ou presque est déjà là. Matthew Murdock, fils du boxeur Battlin’ Jack Murdock, perd la vue en sauvant un aveugle qui allait être renversé par un camion transportant des matières radioactives. Si l’accident le prive de l’un des cinq sens, il décuple étrangement les autres et dote également le jeune Matt d’un pouvoir compensant en partie son handicap : une sorte de sens radar, que l’on comparera plus tard à celui des chauves-souris.
Impliqué dans des affaires pas très catholiques pour compenser sa carrière en dents-de-scie, Jack Murdock va finalement vouloir réintégrer le droit chemin et refuser de participer à des matchs truqués pour ne pas décevoir sa progéniture. Malheureusement, ce sursaut tardif lui sera fatal, puisqu’il sera lâchement exécuté par les criminels avec qui il magouillait. Désormais orphelin, Matt commence une double vie. Le jour, il défend celles et ceux que le système judiciaire a laissé de côté en compagnie de Foggy Nelson et Karen Page. La nuit, il devient un justicier masqué, veillant sur les plus démunis de son quartier, Hell’s Kitchen.
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Ces origines de Daredevil, même si elles seront parfois légèrement revues et corrigées à l’avenir, notamment par Frank Miller ou dans Daredevil : Yellow de Jeph Loeb et Tim Sale, font partie des éléments les plus immuables de l’univers Marvel.
Peut-être inspiré, consciemment ou inconsciemment, par un autre super-héros nommé Daredevil, un homme masqué du Golden Age créé par Jack Binder et publié par Lev Gleason, qui présentait la particularité d’être muet ; ou par le premier Doctor Mid-Nite, qui ne pouvait voir distinctement que dans l’obscurité la plus totale ; Stan Lee va tirer profit de ses co-créations précédentes pour peaufiner son concept afin de se rapprocher d’un idéal super-héroïque.
Comme Hulk ou les X-Men, Murdock ne jouit pas de sa transformation sans avoir à subir une lourde contrepartie. Certes, il possède des pouvoirs qui font de lui un être exceptionnel, mais n’en reste pas moins non-voyant. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Marvel Comics met en scène des personnages en situation de handicap, puisque Charles Xavier, le mentor des Enfants de l’Atome, ou Alicia Masters, créée quelques mois plus tôt dans les pages de Fantastic Four, étaient déjà liés à cette thématique. Comme Peter Parker, Matt Murdock est, dès le départ, un protagoniste très terre-à-terre, issu d’un milieu modeste, et qui connaît les mêmes déboires que le commun des mortels. Obtenir des super-pouvoirs ne va pas lui permettre de s’extraire de ce rang outre mesure, d’autant plus que son choix de défendre en priorité les plus faibles va souvent mettre son cabinet dans une situation financière hasardeuse. Son rôle d’avocat lui donne malgré un statut assez unique au sein de l’écurie Marvel, puisque Daredevil est l’un des rares héros de la Maison des Idées à être totalement intégré au système qu’il va régulièrement devoir affronter.



Indépendamment de sa condition inhabituelle, Daredevil apostrophe aussi le public grâce à une allure gentiment sulfureuse et reconnaissable entre toutes. Le costume jaune des origines, dont on découvrira plus tard qu’il a été fabriqué à partir de la tenue de boxeur de Jack Murdock, est remplacé à partir du septième numéro par une tenue rouge, couleur bien plus appropriée au Diable dans notre culture populaire, vous en conviendrez. Stan Lee aurait visiblement demandé au légendaire dessinateur Wallace Wood de modifier l’aspect du héros, jugeant le costume jaune imaginé par Bill Everett comme l’un des facteurs expliquant les ventes décevantes de la série à ses débuts. Wood doublera également le “D” sur la poitrine du héros, rendant son logo plus impactant visuellement, et redéfinira la représentation de son sens radar sous la forme de cercles concentriques.
Au-delà de l’apparence, Daredevil, c’est aussi une attitude et des déplacements endiablés. Une caractéristique que va parfaitement saisir John Romita, qui illustre un temps la série tout en travaillant en parallèle sur The Amazing Spider-Man. Aventurier urbain par excellence, Matt Murdock ; dont le surnom, hérité d’une enfance pas toujours des plus douces, peut se traduire en français par “Casse-cou” ou “Trompe-la-Mort” ; fait ainsi montre de ses talents d’acrobate à de nombreuses reprises en virevoltant entre les buildings à l’aide de sa canne blanche transformée en grappin. Une fois encore, l’influence du Tisseur sur L’Homme-Sans-Peur est plus que tangible, d’autant que les deux partagent occasionnellement la même galerie de super-vilains, rencontrant tour à tour Electro, Kraven, ou le Scarabée.


Durant plusieurs années, Gerry Conway, Gene Colan, Steve Gerber, Vince Colletta, Tony Isabella, ou encore Jim Starlin, trouveront à Matt Murdock une partenaire de choix en la personne de Natasha Romanoff, alias Black Widow. Ce duo à la dynamique inattendue va perdurer pendant toute la première moitié de la décennie 1970, surfant sur la tendance des films d’espionnage très en vogue à l'époque, Guerre Froide oblige.
À partir du numéro #158, en 1979, la partie graphique est confiée à Frank Miller, un jeune artiste qui avait déjà réalisé quelques travaux pour DC Comics.
Si son dessin est unanimement apprécié, les ventes du périodique sont en chute libre ; et Miller lui-même, trouvant les scénarios de Roger McKenzie ennuyeux, menace de s'en aller. L'éditeur Denny O'Neil, séduit par la plume de Frank Miller, propose de lui donner les pleins pouvoirs sur la série, une décision qui va définitivement métamorphoser Daredevil. Dès le numéro #168, Miller s'occupe également du scénario, toujours en collaboration avec l'encreur et dessinateur Klaus Janson.
C'est dans ce numéro qu'apparaît pour la première fois Elektra Natchios, fille d'un politicien Grec devenue tueuse professionnelle maîtrisant l'art Ninja, ainsi que La Main, une secte d’assassins venue du Japon. Elektra va rapidement entretenir une relation complexe avec Matt, à la fois adversaire et love interest, s’imposant comme l’un des rares protagonistes capables de rester un mystère à ses yeux.






Miller s’approprie ensuite un vilain tout droit sorti des pages de The Amazing Spider-Man : Wilson Fisk, alias Le Caïd, baron du crime organisé sur le retour, qui va trouver le Diable de Hell’s Kitchen et son alter ego en robe noire d’avocat en travers de sa route. Le mafieux trouve ici un nouveau terrain de jeu dont il ne sortira plus jamais, devenant un antagoniste majeur de Tête-à-Cornes. Si Daredevil possédait déjà quelques ennemis réguliers bien à lui, comme le Hibou, le Gladiateur ou l’Homme-Pourpre, il va faire face à sa némésis avec Bullseye ; apparu pour la première fois dans le numéro #131, en 1976 ; que Frank Miller va développer à son plein potentiel. Tueur froid et méthodique, ce tireur d’élite sans pitié à la solde de Wilson Fisk va constamment tourmenter L’Homme-Sans-Peur, remettant en cause son sens moral dans une mécanique comparable à celle qui unit Batman et le Joker. Le point culminant de cette relation étant indiscutablement la mort d’Elektra des mains de Bullseye, et les fortes suspicions de ce dernier quant à l’identité secrète de Daredevil.
Le succès est quasi-instantané et la publication, jusqu'alors bimestrielle redevient mensuelle.
En relisant ces épisodes de Frank Miller sur Daredevil, il m’a sauté aux yeux à quel point ils sont une passerelle entre le Bronze Age et le Dark Age, précurseur de The Dark Knight Returns et de Watchmen, au même titre que des œuvres comme Camelot 3000, Squadron Supreme et American Flagg. Initiateurs de l’ère Grim & Gritty, il s’agit assurément des comics de super-héros les plus violents et sérieux publiés par Marvel Comics durant cette période, et il n’est pas difficile de comprendre que la puissance qui s’en dégage a pu choquer, voire traumatiser, le lectorat de l’époque. Enfin, il faut souligner le travail capital de Klaus Janson en tant qu’encreur et coloriste sur toute cette première partie du run de Miller. Il est indéniable que le binôme formé par les deux artistes est d’une brillante complémentarité, ce qui a joué un rôle primordial dans la réussite de la série.
Frank Miller quitte Daredevil en 1983 avec le cent-quatre-vingt-onzième numéro, mais pas pour très longtemps. Après un court passage de Dennis O’Neil en tant que scénariste, Miller revient en 1985, cette fois-ci uniquement à l’écriture, accompagné de David Mazzucchelli au dessin, pour un récit qui reste encore aujourd'hui un classique absolu : Born Again.
Mettant notre bon vieux DD dans une situation plus délicate que jamais, cette histoire chargée de symbolisme religieux nous raconte comment le Caïd provoque la chute du héros et de son alter ego Matt Murdock, jusqu’à frôler l’annihilation totale, tant sur le plan physique que le plan psychologique. Devenu une pierre angulaire de l’édification du mythe de L’Homme-Sans-Peur, Daredevil : Born Again est un arc narratif catégoriquement culte, qui va profondément orienter les interprétations et réinterprétations suivantes du redresseur de torts écarlate de Marvel Comics. Miller et Mazzucchelli entérinent la résilience comme principal trait de personnalité de Matt Murdock, et questionnent le fragile équilibre entre sa foi catholique et le dilemme moral lié à sa soif de vengeance. Des thématiques qui vont largement être exploitées par les autres créateurs qui prendront en main le destin de notre trompe-la-mort par la suite.




À partir du numéro #236, Ann Nocenti prend les commandes de Daredevil. Elle est rejointe par John Romita Jr. aux dessins à partir du numéro #250. Ce dernier met à profit la grande liberté qui lui est offerte sur le titre pour affirmer son style, mis en valeur par l’encrage du génial Al Williamson. Totalement impliqué dans le processus créatif, Romita dira avoir repris goût à la bande dessinée avec ce projet, lui qui pensait sérieusement à quitter l’industrie après plusieurs déconvenues.
Si le run de Ann Nocenti et John Romita Jr. n’est pas aussi réputé que celui de Frank Miller, il mérite amplement qu’on s’y intéresse. Notamment, parce qu’il reprend les bases posées par les précédentes équipes créatives pour aller beaucoup plus loin. Plus ancré dans la réalité sociale des États-Unis, il aborde les inégalités entre les différentes classes de la population, mais aussi les conséquences de la corruption et de la soif de pouvoirs d’individus tels que Wilson Fisk sur les laissés-pour-compte. Une piste explorée à travers la létale Typhoid Mary, super-vilaine à l’utilisation ambivalente qui va rapidement rejoindre le diabolique panthéon de Hell’s Kitchen.
Mais le duo formé par l’autrice et l’illustrateur va aussi entraîner le justicier dans un univers plus occulte et fantastique, en faisant intervenir Mephisto, avec pour objectif de servir le parcours introspectif de Matt Murdock.


En 1993, Frank Miller revient, accompagné de John Romita Jr. et Al Williamson, pour Daredevil : The Man Without Fear, une mini-série en cinq numéros qui réinvente les origines du héros et narre en profondeur ses premiers pas de vigilant masqué. C’est l’occasion pour Miller de retrouver ses créations, comme Stick, le mentor de Matthew, mais aussi Elektra, et de réimaginer l’origin story de Daredevil ; ou plutôt, de l’enrichir, tout en restant très fidèle aux grandes lignes de la première vision de Stan Lee et Bill Everett.
The Man Without Fear nous permet de mieux comprendre la construction de Matt Murdock, de son sens aiguisé de la justice ; mais aussi comment l’entraînement intensif qu’il a suivi a forgé sa volonté à toujours vouloir se dépasser ; un cheminement que la série met en parallèle avec l'ascension du Caïd.
John Romita Jr. livre ici, à mes yeux, l’un de ses meilleurs travaux, avec des planches à la dynamique impeccable, remplies de scènes d’action spectaculaires. Son apport visuel va durablement marquer les esprits, et l’iconographie de Daredevil : The Man Without Fear sera prépondérante dans l’adaptation de Tête-à-Cornes produite par Netflix à partir de 2015.
S’il fallait faire un bilan des différentes incursions de Frank Miller à Hell’s Kitchen, on peut dire sans hésiter qu’elles ont contribué à faire de ce héros un personnage tragique et torturé, plein d’imperfection et d’aspérités, loin du cliché du boy-scout modèle habituellement accolé à l’image du super-héros classique.
Il y a aussi intégré sa passion pour la bande dessinée japonaise ; autrement dit, le manga, alors bien moins populaire auprès grand public aux États-Unis ; et pour le cinéma en général, des films noirs aux longs-métrages d’arts martiaux, en passant par les films de vigilante typiques des années 1970 et 1980. Un genre qui, de toute évidence, colle parfaitement à l'ambiance urbaine poisseuse et à l’insécurité ambiante qui font le quotidien de Matt Murdock. Enfin, sans doute nourri de sa propre éducation religieuse, Miller va renforcer le rapport de Daredevil à la foi et l’importance du symbolisme religieux dans ses aventures ; un parallèle pourtant évident compte tenu de son look.






En 1998, Daredevil repart au numéro #1 et vit une véritable renaissance sous le label Marvel Knights, dans un nouveau périodique dont le scénario est signé par Kevin Smith et les dessins de Joe Quesada.
Il est de bon ton pour une petite partie des fans de comics de cracher allègrement sur les productions de Kevin Smith, bien plus souvent en se basant sur des on-dit que sur leur expérience de lecteur ou de lectrice. Or, qu’il s’agisse de son travail sur Daredevil chez Marvel ou sur Green Arrow pour DC Comics, cela est assez injuste quand on sait à quel point ce réalisateur indépendant à la patte si particulière est avant tout un authentique passionné de justiciers costumés.
La série estampillée Marvel Knights profite ensuite des magnifiques travaux de peinture de David Mack avant d’être reprise par Brian Michael Bendis et Alex Maleev. Son ton devient dès lors extrêmement sombre, l’atmosphère oppressante, et la partie graphique se rapproche de ce que l’on a pu connaître sur le label Vertigo de DC quelques années plus tôt. Nous sommes ici très loin des comic books de super-héros mainstream auxquels le lectorat est habitué à se frotter. Bendis et Maleev adoptent un réalisme brutal et sans concession, renouant à la puissance dix avec le New-York malfamé et suintant de Frank Miller.
Ed Brubaker, maître du polar en devenir, va prendre la suite directe de Bendis et continuer à confronter L’Homme-Sans-Peur à une société de plus en plus cynique et corrompue, où la fragilité de sa double identité devient sa plus grande faiblesse. Plus que sa situation de non-voyant ou ses capacités à affronter les pires criminels dans des duels sauvages au corps-à-corps, c’est surtout la santé mentale de Matt Murdock qui est mise à rude épreuve dans ces épisodes.
Les travaux de Brian Michael Bendis et Ed Brubaker restent, à mon humble avis, des lectures indispensables pour comprendre ce que peut représenter Daredevil dans l’univers Marvel. Et si l’on pourra leur reprocher un réalisme cru qui dénote fortement avec ce que l’on attend généralement d’un comic book de super-héros, c’est justement ce qui fait tout leur intérêt à mes yeux.






En parallèle de ces runs d’exception, qui comptent parmi les meilleures productions de leur temps, les origines de Daredevil restent une source d’inspiration pour bien d’autres artistes, qui, d’année en année, vont livrer leur propre version des débuts de Matt Murdock en tant que justicier costumé. Si la façon dont il surmonte son handicap et use de ses autres sens surdéveloppés pour venir en aide aux plus fragiles est toujours à l’ordre du jour, le rapport qu’il a entretenu avec son père et qu’il entretient encore avec le souvenir de ce dernier est un élément central des récits qui mettent en scène le Diable de Hell’s Kitchen.
Avec Daredevil : Yellow, mini-série en six numéros débutée à l’été 2001, Jeph Loeb et Tim Sale inaugure leurs travaux sur les grandes figures Marvel. Suivront Spider-Man : Blue en 2002, Hulk : Gray en 2003 et Captain America : White, qui clôture en 2016 leurs longues années de collaboration.
Pouvant être considéré comme une version définitive de l’origin story de L’Homme-Sans-Peur, Daredevil : Yellow est une œuvre chargée de mélancolie, qui traite d’héroïsme, de sens du devoir, mais aussi de la thématique des péchés du père et de comment surpasser le deuil en devenant quelqu’un de meilleur.
Dans les six épisodes de Daredevil : Father, parus entre 2004 et 2006, Joe Quesada entraîne Matt Murdock et son alter ego dans une enquête aux multiples rebondissements, dont la trame de fond reste la relation entre notre héros et son père disparu.
Ce rappel permanent d’un lien aux ramifications inachevées entre Jack Murdock et son fils, véritable cicatrice invisible entachant la personne qu’est devenu Matthew, permet au personnage de ne jamais être parfaitement lisse ou totalement accompli. Comme son père, il n’est ni infaillible ni irréprochable, constamment tiraillé entre la volonté de bien faire et les limites des méthodes à employer pour y parvenir. Il est ainsi difficile de savoir si Daredevil rattrape les erreurs de Matt ou si c’est l’inverse. Un trait de caractère qui est régulièrement rappelé, comme dans la saga Shadowland, où Daredevil, devenu le leader de La Main, adopte des méthodes de plus en plus extrêmes.




Difficile de succéder à de telles pointures, vous vous en doutez. Pourtant, les séries suivantes ne déméritent pas en comparaison de la période quasiment sans faute s’étalant de 1980 à 2010, qui constitue très probablement l’un des âges d’or les plus longs de l’histoire des comics.
En 2011, c’est le scénariste Mark Waid qui se réapproprie Daredevil, revenant à une approche plus proche des standards super-héroïques, appuyée par le trait frais, clair et lumineux de Chris Samnee. Puis, à partir de 2016, c’est Charles Soule qui nous présente un Homme-Sans-Peur en quête d’identité et, chose inhabituelle, désormais flanqué d’un sidekick en la personne de Blindspot.
Avec l’arrivée de Chip Zdarsky et Marco Checchetto en 2019, Daredevil renoue brillamment avec la bonne vieille recette d’un Matt Murdock qui doit remonter la pente après avoir trompé la mort une énième fois. Sauf que cette ascension est sûrement l’une des plus féroces depuis longtemps pour le héros, ouvertement gorgée de tout ce qui a été fait précédemment sans jamais perdre en cohérence, ce qui place cet arc parmi les plus complets jamais écrits sur le personnage.
Depuis 2023, Saladin Ahmed ; déjà rodé aux protagonistes qui doivent traverser moult galères par plusieurs années à travailler sur Spider-Man et sur Miles Morales ; est aux commandes de la série en cours, qui nous propose de suivre un Matthew rentré dans les ordres tandis qu’Elektra endosse seule le costume de Daredevil. En replaçant la religion au centre des préoccupations du principal protagoniste, tout en confrontant Matt à son histoire passée, ce nouveau cycle se démarque par son parfum de mysticisme.



Si ces différents runs possèdent leurs qualités et leurs défauts, il faut bien reconnaître que réinventer encore et encore une figure qui enchaîne les sauts périlleux entre les gratte-ciel depuis plus de soixante ans est devenu un véritable défi, d’autant que les mêmes motifs ont tendance à se répéter, faute d’une plus grande liberté laissée aux artistes pour dévier des règles majoritairement établies par Frank Miller dans les années 1980. Mais au fond, la question est toujours la même : qui peut s'octroyer le droit d’incarner la justice ? Comment être sûr que le choix d’un seul homme sera le bon ? Et qui en paiera les conséquences ?
Chez Daredevil, la justice est aveugle, mais elle a de multiples visages. Une notion renforcée par l’entourage de Matt Murdock : quand son associé et meilleur ami Foggy Nelson lui sert de boussole morale, personnifiant tout ce qu’il peut y avoir de meilleur chez l'être humain ; ses rencontres avec le Punisher le renvoient à ce qu’il y a de pire dans son occupation de redresseur de torts, Frank Castle ayant une vision radicalement différente de la meilleure façon de faire respecter l’ordre.
Car, il est bon de le rappeler, le système dans lequel évoluent les super-héros n’a rien d’un modèle à suivre. Les justiciers masqués ne sont pas un idéal de justice, de droiture, ou d’équité. Au contraire, ils sont l’incarnation de l’échec de la société à assurer la sécurité des citoyens et l’impartialité du système judiciaire. Ils sont là car tout le reste est défaillant. Pour autant, doivent-ils se montrer sans pitié envers celles et ceux qui transgressent la loi ? Dans quelle mesure sont-ils qualifiés pour se substituer à la Police ou aux tribunaux ?
Dans le run de Miller, il y a une planche où Daredevil, épuisé par un combat avec Bullseye, pourrait se contenter de laisser mourir son ennemi juré sur les rails du métro. Mais, au dernier moment, il puise dans ses ultimes ressources pour sauver son adversaire de toujours, sans savoir qu’il le regrettera bien assez tôt. Pour moi, c’est l’essence même de ce qui fait L’Homme Sans Peur.
Résilient à l’extrême, Matt Murdock se relève encore et toujours, qu’importe de quelle hauteur il est tombé. S’en remettant à Dieu, tout en ayant conscience que le choix final n’appartient qu’à lui seul, il est lucide quant au fait d’avoir un comportement répréhensible, sans pour autant être quelqu’un de foncièrement malfaisant. Dans un monde où les gens meurent et ressuscitent plus vite qu’il ne faut pour le dire, où le crime gangrène chaque organe de notre structure sociale et où l’intégrité et l’honnêteté sont des valeurs dépassées, Daredevil est un sauveur messianique qui n’en reste pas moins un homme, combattant le mal par le mal tout en s’efforçant de ne jamais franchir la ligne rouge. C’est d’ailleurs un attribut qui lui vaut souvent d’être comparé à Batman chez DC Comics, la caillasse en moins, bien évidemment. Ce côté borderline, toujours en équilibre sur un fil qu’il a lui-même tendu, c’est sûrement ce qui permet au Casse-Cou de Marvel Comics de traverser les époques sans jamais se démoder ou paraître à contre-temps. Daredevil, c’est le reflet d’une certaine vision de l’héroïsme aux USA de décennie en décennie, tour à tour simple citoyen, aventurier, espion, vigilante, ou rédempteur providentiel.






C’est aussi un personnage qui sait se faire discret, au point où j’ai moi-même tendance à oublier que ce bon vieux DD compte parmi mes super-héros favoris de la Maison des Idées. Preuve en est, même en prenant en compte son apparition dans le téléfilm Le Procès de l’Incroyable Hulk, dérivé de la série télévisée avec Lou Ferrigno et Bill Bixby, en 1989, les adaptations de Daredevil à l’écran se comptent sur les doigts d’une main. Et c’est plutôt une bonne chose !
Je dois vous avouer que, même s’il est facile de le critiquer en long, en large, et en travers, j’ai une certaine tendresse pour le film de 2003 avec Ben Affleck, Jennifer Garner, Colin Farrell et Michael Clarke Duncan. Certes, ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais il a la mérite de proposer pas mal de choses intéressantes sur le plan visuel, de contenir de très chouettes hommages au matériau d’origine, et une version carrément fun et perchée du Tireur, qui m’amuse toujours beaucoup aujourd’hui.
La série Netflix, malgré les défauts inhérents aux productions de la plateforme, ventres mous et raccourcis biscornus compris, compte sûrement parmi les meilleures adaptations de comic book Marvel à l’écran, sans aucun doute parce qu’elle a su piocher là où il fallait dans les travaux de Frank Miller, Brian Michael Bendis et Ed Brubaker. Ce qui est rare est précieux, et j’ose espérer que Daredevil : Born Again sur Disney+ ne participera pas à saturer l’espace en exploitant plus que de raison notre avocat préféré.
Pour finir, l’une des particularités de Daredevil dans les comics, c’est que ses aventures forment un microcosme relativement auto-contenu au sein de l’Univers Marvel, et ça pratiquement sans discontinuer depuis sa création.
Quand les mutants de la Maison des Idées sont éparpillés entre les séries X-Men, X-Force, ou Generation X ; que Spider-Man est parfois simultanément le personnage central de quatre ou cinq publications ; ou que des héros comme Moon Knight connaissent un parcours éditorial bien plus chaotique, le démon de Hell’s Kitchen affiche une admirable régularité.
De ce fait, Daredevil se tient en bonne place si vous voulez faire vos premiers pas dans la bande dessinée de super-héros, car les différents arcs dont j’ai parlé se révèlent tous assez accessibles sans prérequis. Vous n’avez plus qu’à vous jeter dans le vide, en espérant que le Diable vous rattrape au vol.
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